bandeau exposition Grottes d'Haiti a Paris

Une exploration speleo à la grotte Marie-Jeanne, Haiti

[(#DATEaffdate)] - Par Olivier Testa

Dans le lac Saurel à sec

Pour cette fin d’expédition, changement d’équipe et de lieu : direction Port-à-Piment, dans le Sud, pour continuer les explorations de la Grotte Marie-Jeanne (www.grottemariejeanne.com) avec une équipe américaine dont c’est le troisième séjour en Haïti.

La Grotte Marie-Jeanne développait plus de 2km de galeries lorsque nous sommes arrivés, et présente de nombreux points d’intérêts : vestiges Taino, faune souterraine abondante et pour partie endémique, creusement original, concrétionnement…

Après 4 jours d’exploration, nous avons poussé le développement de la cavité à plus de 4 kilomètres topographiés, confirmant son statut de plus grande grotte d’Haïti connue à ce jour.

Nous sommes dimanche. Après un copieux petit-déjeuner (la soupe de potiron dominicale traditionnelle ici), nous prenons congé de Brian, notre hôte, commanditaire de cette expédition américaine à Marie-Jeanne, et commençons la courte marche d’approche. Je ne connais pas encore. La veille, pour le premier jour de l’expédition, Jim, Mike et moi avions poursuivi l’exploration d’une grotte proche, qui, après quelques passages étroits, retomba dans une des galeries des niveaux inférieurs de Marie-Jeanne et permit d’ajouter 400m de développement au réseau.

La grotte surplombe la ville de Port-à-Piment et nous avons une jolie vue sur la grande baie : à l’Est, la plage de sable, à l’Ouest, un petit massif montagneux situé entre la mer et le lit de la rivière.

Grotte Marie-Jeanne, Haiti

La grotte s’ouvre par un important effondrement, qui laisse un trou d’une cinquantaine de mètres de large, rempli d’un chaos de rochers et d’une végétation luxuriante. Nous nous frayons un passage entre les blocs, à la lumière du jour, pour atteindre un bord de ce gouffre, et continuer de descendre dans l’obscurité totale.
Les parois sont blanches, très arrondies, remplies de cupules d’érosion. Nous arrivons à ce que les Port-à-Pimentais appellent l’Abysse : un large puit d’environ 30m de profondeur impossible à descendre sans corde. Je cherche un moyen d’amarrer la corde, mais rien de bien solide. Je commence à planter un spit en paroi, mais la roche est molle, et cet ancrage s’enfonce comme dans du beurre.

Il ne reste plus que la technique américaine pour descendre : accrocher la corde où l’on peut, et mettre des protections sur la corde à chaque fois que la corde rencontre une arête qui pourrait l’endommager.
Je suis en sueur. La température dans la grotte est élevée (25°C ?).
J’installe la corde, je descends, lorsque un bruit sifflant traverse le puits de haut en bas. "Quelqu’un à laissé tomber quelque chose ?" demandé-je.
Un autre sifflement.
Puis un autre.

Ce sont des chauves-souris qui se laissent tomber en piqué du haut d’un puits de 30m, et dont la vitesse fait flapoter (ne cherchez pas dans le dictionnaire) le bout de leurs ailes. Vitesse estimée à plus de 80km/h !


En bas, c’est grand ! C’est blanc ! C’est beau ! Nous sommes dans le Tarentula Hall, qui porte bien son nom car nous remarquons immédiatement deux mygales au sol.

Phormictopus cancerides, la mygale géante d'Haïti

Nous sommes 5, nous nous séparons donc en deux équipes. Un peu comme dans les films d’horreur, où au lieu de rester groupée, la bande de jeunes se sépare pour mieux se faire croquer un par un par le monstre.

Notre objectif : La Bat Room, une salle qui n’avait pas été vue l’année passée, mais dont le bruit qui en sort laisse présumer qu’elle héberge une belle colonie de chauves-souris.
La galerie est large (6mx4m) et le concrétionnement est important : grosses stalagmites, colonnes, en partie salies par les déjections des chauves-souris qui passent.

Je remarque aussi un phénomène nouveau pour moi, que Jim, habitué des karsts tropicaux, m’explique. Les stalactites sont profilées, mais différemment de ce que l’on peut trouver en France. Chez nous, le courant d’air qui existe dans certaines cavités pousse les gouttes d’eau qui coulent le long des concrétions et les stalactites sont donc plus ou moins profilées dans le sens du vent souterrain. Mais dans les stalactites que je vois à Marie-Jeanne, on peut clairement distinguer les anneaux de croissance de la stalactite partiellement érodés. Dans cette grotte, les concrétions ont poussé normalement (section circulaire), mais dans un second temps (suite à l’effondrement d’entrée) une érosion éolienne s’en mise en place et a profilé la stalactite.

Nous continuons le levé de la topographie en direction de la Bat Room. Le sol est constitué d’un épais guano, qui regorge de vie : rat-kangourou, mygales, vers, escargots, blattes, mouches et moucherons, mille-pattes, criquets, scolopendres…
L’accès à la Bat Room se fait par un passage pas très large (par rapport à la galerie précédente), et une fois passée l’entrée, la température s’élève d’au moins 5°. La salle est circulaire, 30m de diamètre, et des milliers de chauves-souris commencent à s’envoler et tourner en rond. Leur nombre augmente, et selon nos estimations, leur nombre est supérieur à 50.000. Le fond de la salle est constitué d’un cône de guano de 4m de haut, sur toute la surface de la salle. Les chauves-souris continuent de s’agiter alors que nous prenons les mesures. Malgré leur nombre, nous ne serons pas heurtés une seule fois par ces petits animaux adorables ; nous recevrons seulement quelques projections odorantes… Les moucherons s’agglutinent devant le faisceau de nos lampes, et il devient difficile de parler sans en avaler quelques uns !

Tarentula Hall, Grotte Marie-Jeanne, Haiti

Nous retournons au Tarentula Hall, prenant au passage le sac contenant le canot pneumatique. J’ai été désigné pour naviguer sur le Lac souterrain de Saurel. Ce lac stoppa les explorations en 2008, et par acquis de conscience, un canot pneumatique a été apporté pour vérifier qu’il n’y a pas de suite.
Nous ne progressons pas très longtemps avant d’atteindre la berge du lac. Mais le lac a disparu. Nous croyions que ce lac était au niveau de la nappe phréatique, mais en fait, il devait s’agir d’un reste des inondations résultantes du passage du cyclone meurtrier Hanna.
Nous voici donc en train de topographier à pied sec cette partie inexplorée de la cavité. Le sol est noir d’un dépôt de guano, de terre et de boue profonde sédimentés au fond de l’ex-lac. Joël faillit bien d’ailleurs y laisser une chaussure, englué dans cette boue collante. Plusieurs salles pseudo circulaires voûtées s’enchaînent. Le plafond est blanc, très pur, et les voûtes sont superbes. Mais le plus étonnant est le concrétionnement. Etonnamment blanc, on rencontre un très grand nombre de stalactites qui se dirigent dans des directions improbables : il n’est pas rare de trouver côte à côte une stalactite qui part vers la droite, et une vers la gauche.

Nous explorons ainsi une huitaine de salles, toutes aussi jolies les unes que les autres, et je passe beaucoup de temps à la photo.

Stalactites présentant de petites excentiques
Dans le lac Saurel à sec

Nous devons interrompre notre séance photo prématurément, car il se fait tard. Nous ressortons tranquillement, pour émerger à la surface sous un ciel étoilé incroyable. Pas de pollution lumineuse ici, et le ciel tropical est incroyable. La Voie Lactée partage le ciel en deux, et je ne reconnais que la constellation du scorpion, superbe, dans une position couchée jusqu’alors inconnue. Jupiter, dans le Capricorne, est étonnamment lumineuse en ce moment.

De retour à la maison de Brian, une table déjà dressée nous attend : poissons braisés, langoustes, salade verte, polenta, millet et haricots rouges, ainsi qu’un fameux vin blanc argentin servi par une charmante Haïtienne au visage mystérieux. Que demander de plus en cette fin de journée ?



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